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09 décembre 2011

Chroniques de la favela : ECO 92

« Pour le sommet ECO 92 réalisé à Rio, où devaient se retrouver les leaders mondiaux, il a fallu faire de la ville merveilleuse (1) une forteresse comme jamais auparavant aucune ville du pays n’en avait connue. C’était le premier grand événement mondial organisé au Brésil, les présidents de tous les pays, ou presque, seraient réunis. Comme il n’était pas question de prendre le moindre risque, le gouvernement brésilien a fait venir des policiers de tous les coins du pays pour assurer la sécurité. 

Les policiers venus de l’extérieur ont été hébergés dans des casernes, où ils pouvaient se reposer après les longues heures de surveillance, de jour comme de nuit, vu que le forum ECO 92 n’avait pas d’heures prédéfinies, justement pour assurer la sécurité des chefs d’État. 

Un groupe de ces policiers s’est retrouvé affecté dans une caserne de l’avenue Brasil, tout près du complexe (2) de la Maré, une zone dangereuse composée de plusieurs favelas en conflit permanent pour le contrôle de la vente des drogues, une zone disputée à coups de fusil par les trafiquants, les miliciens et les escadrons de la mort, chacun voulant la plus grosse part du gâteau. Un ensemble de favelas avec une population supérieure à bien des villes du Brésil, où se mélangent travailleurs, drogués, braqueurs, chômeurs, policiers et trafiquants. Un endroit où s’entassent les personnes n’ayant pas les moyens d’habiter dans des quartiers mieux organisés, un lieu que les autorités préfèrent abandonner à leur triste sort : dans ces favelas, où on ne paye ni l’eau ni l’électricité, où les facteurs ont peur de distribuer le courrier, où les enfants vivent dans une crasse sans nom, les rats et les cafards sont à la fête et les chiens et les chats vont librement en faisant leurs besoins n’importe où, sans que personne n’ose se plaindre, de peur qu’un de ces animaux appartienne à un caïd. Une vie difficile, mais où vivre quand on n’a pas de quoi payer un loyer dans les quartiers de la ville ? 

Il y a là pourtant tout ce qu’on peut trouver dans une ville, des banques, des supermarchés, des boutiques, des cybercafés, des ateliers, des opticiens, des bureaux, des écoles, des postes de police et même une caserne, des entreprises et bien d’autres choses que l’on ne trouve que dans les grandes villes, comme la prostitution, les bandits manchots, le pagode (3), le funk, les pots de vin, les bus clandestins, les spectacles, les ordures, les églises, les assassinats, les drogues et, comme je l’ai déjà dit, plusieurs groupes armés. Mais il n’y a pas de vols, il est interdit de battre les femmes, il est interdit d’acheter les bouteilles de gaz en dehors de la favela, de même qu’il est interdit de se connecter à Internet autrement que par les branchements clandestins, car le gatonet (4) a l’œil. La justice d’ici ne traîne pas et la justice est impitoyable, aussitôt la sentence prononcée, aussitôt exécutée. 

Dans une des casernes des environs du complexe, un groupe de policiers chargés de la sécurité de ECO 92 décide, après un jour de travail, de prendre un peu de bon temps. Ils prennent une douche, revêtent leurs insignes et prennent leurs armes, pensant qu’ils pourront intimider les bandits. Sans savoir où ils mettent les pieds, ils entrent dans une des favelas. Mais les favelas ont leurs propres services de renseignement et de sécurité, qui suivent de leurs yeux de chat Antonio, Saulo et Joaquim, les fédéraux. Les trois s’arrêtent dans une gargote pour boire quelques bières, ignorant qu’elles pourraient être les dernières. Ils veulent plaisanter avec le patron, mais lui n’a pas le cœur à rigoler, ils ne comprennent pas, ils ne se doutent de rien. Le patron du bistroquet, seu Manoel, aimerait les avertir, mais les ennemis les guettent, les trafiquants ont tout de suite remarqué qu’ils n’étaient pas de Rio, leur accent, leurs fringues les ont trahis. Pour ne rien arranger, ils sont entrés sans être accompagnés de quelqu’un de la favela. C’est vraiment beaucoup de naïveté, les trafiquants tissent déjà leur toile, ils ont envoyé trois jeunes filles pour qu’elles abordent les fédéraux. Ça n’a pas été difficile de piéger les policiers : des jupes à ras le bonbon (5) et un peu de baratin. Pour leur malheur, l’un d’eux pose la question de trop, il veut savoir où ils peuvent faire la fête, écouter un peu de samba, regarder les filles danser. La réponse est prête, bien sûr qu’elles peuvent les accompagner là-bas, d’ailleurs c’est là qu’elles vont, et eux, se la jouant déjà, acceptent l’invitation, paient l’addition au vieux Manoel qui, une fois qu’ils sont partis, ferme le bistroquet et rentre chez lui pour raconter à sa femme que trois hommes sont entrés dans la favela, ont bu des bières chez lui et se sont laissés entraîner par le mal. Dona Maria, la femme de seu Manoel lui demande pourquoi il n’a rien fait, il se défend en disant que s’il leur avait parlé il ne serait pas là à lui raconter cette histoire. Les trois policiers vont de ruelle en ruelle et plus ils s’enfoncent dans la favela plus ils se rapprochent de la mort. Il n’est pas encore 11 heures du soir et toutes les maisons sont fermées. Ils ne comprennent pas que si les gens de la communauté sont rentrés chez eux, ce n’est pas parce qu’ils se couchent tôt. Les filles n’ont pas leur langue dans la poche, elles les embobinent, leur disent que si tout le monde a fermé la porte et les fenêtres, c’est à cause du bruit. Ça les étonne quand même un peu, ils disent qu’ils n’entendent rien, mais elles ont réponse à tout. Si elles vont là-bas si tôt, c’est pour être sûr d’avoir une table, pour ne pas avoir à rester debout. Et puis elles finissent par entrer dans une ruelle encore plus sombre et, d’un coup, elles se mettent à courir, les laissant sur place. Des trafiquants armés jusqu’au dent, chacun voulant faire bonne figure pour le chef, apparaissent devant et derrière, ils ne leur laissent pas le temps de réagir et commencent leur sale besogne de lâche. Quand ils s’aperçoivent que les trois portent des armes, ils leur tombent dessus. Et quand ils comprennent que ce sont des fédéraux, ils décident qu’ils doivent mourir. Les policiers tentent de négocier, mais l’ordre est donné de les éliminer. On les emmène jusqu’au lieu de leur exécution, un recoin appelé l’aquarium. Les voisins bouclés chez eux entendent tout mais ils n’ont aucune envie de s’en mêler. Les trois sont sur le chemin de la mort quand l’un d’entre eux réussit à s’écarter du groupe et se met à courir. Aussitôt claquent les premiers tirs mais le fuyard riposte et parvient, malgré les blessures, à rejoindre l’avenue Brasil, où il est secouru par des personnes qui passaient en face de la favela. Les deux autres n’ont pas la même chance, ils sont fusillés et leurs corps sont jetés à la mer, le ventre ouvert pour qu’ils ne flottent pas. 

Le lendemain, dans la favela le silence est d’or, on ne parle que tout bas, on n’a rien vu, on ne sait rien. Mais, à l’hôpital, le survivant est opéré, quelques balles l’ont touché. Quand on découvre que c’est un policier, l’hôpital se remplit de ses collègues. Pendant ce temps, les trafiquants chantent victoire et se montrent tranquilles. La vie continue et les jours passent, le policier va mieux et fait la une des journaux, on en parle à la télévision et à la radio : le policier blessé dans la favela du complexe de la Maré doit sortir après vingt jours de convalescence. La situation commence à se tendre dans la favela, les trafiquants cherchent à se cacher. La police civile qui connaît le moindre recoin de la favela fait son enquête, personne ne parle, personne n’a rien vu. Mais les fédéraux l’encerclent, contrôlent les habitants qui entrent et sortent, interdisent la vente de drogues. Ils facilitent aussi l’entrée d’un groupe rival, le Terceiro Comando (6), laissant la population à la merci des échanges de tirs. Le Comando Vermelho (7), qui est la faction qui a tué les policiers, se sent acculé : d’un côté les fédéraux, de l’autre le Terceiro Comando. Chaque jour, la situation empire : s’ils restent, la police les tue ; s’ils s’enfuient, le Terceiro Comando fait le sale boulot. Plus les jours passent, plus les chances de s’en sortir diminuent, le chef de la faction, qu’on appelle Leco Garotão, et son frère choisissent ce qui leur paraît être la meilleure stratégie : se sauver et laisser leurs comparses prendre la relève, avant que leurs comparses les trahissent et les livrent en échange de l’impunité. Ça paraît être un bon plan, mais les policiers cariocas sont des vieux singes, quelques uns d’entre eux se mettent en chasse de Leco et de son frère, ils les retrouvent dans une banlieue de Rio et les tuent. Un autre groupe se lance dans une poursuite infernale, à la recherche de leurs complices, décrits par le survivant. À force, ils finissent par en prendre quatre, Nego Jóia, Boca, Zé Pão et Paraíba. Ils seront condamnés à 18 ans et 6 mois. Le fédéral s’est aussi souvenu des trois filles, celles qui avaient voulu le mener à la mort. Pendant la confrontation, elles chialeront, sachant qu’elles ne s’en tireront pas facilement. Pour avoir servi d’appâts, elles seront condamnées à 6 mois. 

Nego Jóia et Zé Pão n’ont pas résisté longtemps, ils sont morts en prison dans des circonstances restées mystérieuses. Boca a tenté de s’évader et n’a pas eu plus de chance, il a été abattu. Paraíba a accompli sa peine jusqu’au bout, il est sorti en 2010, il n’a plus toute sa tête, il parle à la mer, au ciel, aux oiseaux et ne supporte pas d’entendre les sirènes. Quand elles sonnent, il se fige, droit comme un poteau. En vérité, il a peur de son ombre, il n’a plus l’âge de reprendre du service, il n’a plus envie de commander ou de prendre une arme — ceux qui commandent aujourd’hui sont des jeunots —, il végète, raconte des histoires du temps qu’il a passé en taule. La peur d’y retourner ou de reprendre les affaires fait de lui un homme qui a perdu tout crédit. Il n’a pas le moral, il ne peut compter sur personne — sa famille a fui —, il loge là où on le tolère, il mendie pour manger et voit ses jours filer comme les nuages. 

Les filles sont sorties de prison, elles se sont mariées avec des bandits, elles les ont vu se faire descendre, elles élèvent leurs enfants comme elles peuvent et voudraient leur éviter la vie de merde qui a été la leur. Le crime ne paie pas, ils le savent, mais il est déjà trop tard. »

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio. Les noms des personnages et de certains lieux ont été modifiés.

(1) L’expression portugaise « cidade maravilhosa » désigne Rio de Janeiro.
(2) Le complexe (« complexo », en portugais) est un ensemble de favelas contiguës. 
(3) Le mot « pagode » recouvre divers sens tournant autour de « joyeux charivari » ; il désigne, par métonymie, un genre de musique populaire pratiquée entre amis. 
(4) Branchement frauduleux à Internet. Par métonymie, ceux qui vendent ce service à prix cassé. 
(5) J’emprunte ici l’expression « la jupe à ras le bonbon », chantée par Léo Ferré (La « The Nana »), la proximité phonétique entre le « bumbum » brésilien et le bonbon français se rejoignant avec bonheur dans l’évocation de deux arguments de séduction voisins. 
(6) Littéralement, le Troisième Commandement. 
(7) Littéralement, le Commandement Rouge.

28 novembre 2011

Chroniques de la favela : TCP

« C’est un de ces sigles qui servent de nom pour les groupes armés à Rio de Janeiro. Terceiro Comando Puro (1) est une des bandes de trafiquants les plus violentes de la ville, un regroupement de mecs expulsés du Comando Vermelho (2) et des ADA (3). Elle ne vend pas de crack, mais elle est le principal détaillant de cocaïne à Rio.

La communauté où je vis est aujourd’hui contrôlée par, d’un côté, la milice, formée par des policiers militaires et civils et, de l’autre, le Comando Vermelho. Si tu t’enfuis, la bête t’attrape ; si tu bouges pas, la bête te bouffe. C’est une de ces communautés, une de plus, que l’État a abandonnée, laissant le terrain libre aux trafiquants et aux opportunistes de tout poil. Le Terceiro Comando Puro en a été expulsé par les deux groupes, le Comando Vermelho et les Miliciens, alliés de circonstance. La favela est un point stratégique : elle longe une des avenues les plus importantes de Rio et se trouve tout près de l’aéroport international. La moitié est sous contrôle du Comando Vermelho, l’autre appartient aux Miliciens. La nuit chaque groupe a l’autre à l’œil, la nuit ils surveillent la plage, ils surveillent les coins les plus reculés, ils surveillent l’avenue, c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. On dit que plus de 50 personnes sont mortes au combat pendant l’expulsion et qu’aujourd’hui encore il ne se passe pas un jour sans un assassinat. La justice ? Elle reste à l’écart de tout ça, personne n’irait porter plainte, la vie de ces gens-là ne vaut rien.

La peur est dans l’air, chaque tir de fusée de feu d’artifice, chaque voiture qui pénètre dans la favela fait monter la tension. Le silence est la règle, personne n’entend rien, personne ne dit rien, personne ne voit rien. Quand je rencontre un mec sans bras ou sans jambe, je sais que ce n’est pas parce qu’il est tombé de moto mais que c’est le trafic qui lui a pris. Ces gamins sont fiers de faire partie des trafiquants, parce qu’ils sont respectés par toute la communauté. Il n’y a qu’un petit problème, ils ne peuvent pas sortir de la favela, parce qu’ils sont des cibles pour la police et pour les bandes rivales. J’ai demandé à un jeune de 18 ans, amputé d’un bras, s’il était déjà allé à Copacabana ou à Barra da Tijuca. Il a souri et dit que non, il a ajouté qu’il ne connaîtra jamais ces quartiers, qu’il était tombé dans le trafic tout gamin, qu’il était marqué pour toujours et que s’il sortait il ne rentrerait pas vivant. Il a dit aussi que le trafic c’est pour survivre, qu’il a besoin de voler pour avoir assez d’argent pour s’acheter des armes, payer les pots de vin aux miliciens et marquer son territoire. Quand son père, un travailleur, a découvert qu’il était devenu trafiquant, il l’a mis à la porte. Alors il a habité dans le local où on raffine la coke, puis il s’est mis à la colle avec une fille et ils ont eu un bébé. Il ne voudrait pas que son fils suive le même chemin que lui. Je lui ai demandé s’il était heureux et il m’a répondu que tout le monde le respectait mais qu’il ne savait pas combien de temps cela durerait. J'ai répété : mais heureux ? Il aurait aimé l’être, pouvoir se promener avec son fils et au moins connaître Rio, mais il suivait une voie sans retour. Il ne sait pas s’il vivra jusqu’à ses 25 ans. Il pense que, si jamais il est arrêté, il sera assassiné pour paiement des crimes qu’il a commis. Et il a fini en disant que, tant qu’il sera en vie, il lui faudra vivre chaque jour comme si c’était le dernier.»

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

(1) Littéralement, le Troisième Commandement Authentique. Le clip qui suit revendique être la bande son originale du TCP, qui n’a cependant rien d’une fiction.
(2) Littéralement, le Commandement Rouge.
(3) Amigos dos Amigos. Littéralement, les Amis des Amis.


23 novembre 2011

Chroniques de la favela : l’engrenage

« C’était ici, dans ces confins qui avaient été terroir de samba, que Pixinguinha avait aimé se baigner, se promener, flirter. Ils ont donné à une école le nom du grand musicien qui s’était épris de ce bout du monde. Les plus anciens disent que c’était un endroit très beau, qu’il avait été le lieu de la promenade préférée de la princesse Leopoldina (1), si bien que la voie ferrée qui coupe les quartiers de la zone nord parallèlement à l’avenue Brasil a été baptisée chemin de fer Leopoldina. Les plus anciens parlent encore de la beauté qu’avait alors cet endroit, quand l’eau de la mer était limpide, que les pêcheurs vivaient de leur pêche et que les jeunes filles et garçons se donnaient du bon temps à la plage.

Avec le début des grands travaux, comme la construction de la Reduque (la raffinerie Duque de Caxias), l’aéroport de Galeão, le pont Rio Niteroi et la base navale, des gens de tout le pays étaient venus et avaient envahi ces parages. Tout avait alors changé dans la plus grande improvisation. Sans argent pour payer un loyer dans un quartier mieux tenu, les ouvriers ont commencé à ériger des habitations de fortune. Puis, sur ce qui avait été les chantiers tout proches, on a commencé à choisir des personnes plus qualifiées et le travail manuel s’est fait rare. Avec le temps, des enfants sont nés et ont grandi, les choses n’ont fait qu’empirer. Les cousins et les amis qui étaient venus de loin, qui désormais habitaient là se sont retrouvés paumés et, faute d’avoir été à l’école ou d’avoir appris un métier, ont d’abord cherché des petits boulots, au noir. Des petits boulots qui étaient loin de rapporter ce que rapportait le trafic. Les agressions se sont multipliées, les vols aussi. Et toutes sortes de sales besognes liées au trafic se sont développées. Avec l’argent facile et l’État se désintéressant de cette population qui augmentait sans contrôle et sans espoir de travailler, les trafiquants n’ont eu aucun mal à prendre le pouvoir. Les guerres entre bandes rivales sont devenues permanentes, chaque jour les familles des premiers ouvriers voient leurs fils se faire tuer ou finir en prison. Les peurs, l’insécurité, le manque de travail et les enfants au milieu des drogues, tout est fait pour que les gens se soumettent aux caïds et dépendent de plus en plus d’eux. Aujourd’hui, les commerçants payent le droit de vendre, les habitants payent le droit de vivre. Il n’y a de lois que celles des groupes d’extermination qui décident de la vie ou de la mort de ceux qui commettent des crimes au sein de la communauté. Comme les policiers sont de mèche, personne n’ose demander justice pour les proches qui ont été assassinés. C’est aujourd’hui un endroit dangereux où l’on n’est l’ami de personne, où c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. »

* * *

Comme les précédents de cette série, ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

(1) Leopoldina Teresa Francisca Carolina Micaela Gabriela Rafaela Gonzaga de Bragança e Bourbon est l’une des deux filles de l’empereur Dom Pedro II.

18 novembre 2011

Chroniques de la favela : le crack

« Grand-mère, c’est être deux fois mère : après avoir élevé les enfants, il faut élever les petits-enfants. Et ça n'a rien de facile. L’âge pèse, l’argent manque, c’est une vie de chien. Et ça fait mal de voir la famille se laisser détruire par le crack.

Ce qui fait le plus mal, c’est de voir la mère et le père des enfants faire basculer leur aîné dans le trafic. Un gamin d’à peine 11 ans jeté dans cette zone pour financer le vice des parents, un gamin qui ne va pas à l’école, qui vit jour après jour au milieu des drogués à qui il vend leurs doses, qui n’a pas l’ombre d’une chance d’en sortir. Il n’a qu’un rêve, celui de se mettre plus tard à son compte, de devenir à son tour le boss du business.

Mais ils sont quelques uns qui ont décidé de changer le cours de cette histoire, d’aider eux-mêmes ce gamin à sortir de la misère, parce qu’il n’y a rien à espérer des autorités et que c’est une course contre la montre : s’il faut faire quelque chose, c’est maintenant ou jamais. La milice a d’abord expulsé les parents de la communauté, parce que c’est le seul moyen de sauver les enfants. Une association s’occupe de l’aîné, celui de 11 ans. La grand-mère s’occupe des deux plus petits, ceux de 7 et 9 ans, adoptés aussi par la pauvre communauté des voisins, parce que tous savent que le trafic est cruel, qu’il tue le jeune comme le vieux. La grand-mère se lève tôt, emmène les deux mômes à l’école, leur prépare le déjeuner. Quand vient la fin de la semaine, c’est au tour de la communauté de faire sa part, de donner à manger, de prendre soin des gamins.

Le trafic continue de jeter aux yeux sa poudre de perlimpinpin, c’est des disputes de chats et souris : pendant que les uns en sauvent de la dope, les autres font cadeau de leurs cailloux. Et les autorités n’attendent qu’une chose, que ça pète, les politicards ne viendront qu’avant les élections pour acheter des votes en échange de bricoles.

Cette grand-mère a déjà perdu deux enfants à cause du trafic, morts au combat contre la police, et maintenant la fille et le gendre. Elle est résolue à ne pas perdre les petits-fils, quitte à demander du soutien à ceux qui peuvent, sans attendre parce qu’elle sait que ses années sont comptées. Cette dame aux cheveux gris, qui ne sait ni lire ni écrire, a beau être fatiguée, elle se bat pour aider les petits-fils, elle rêve encore de pouvoir voir en eux des hommes d’honneur, travailleurs même s’ils doivent rester pauvres, mais loin des drogues. La communauté tente de lui donner un coup de main pour qu’ils n’entrent pas dans les statistiques de la criminalité. »

* * *
Ce texte, comme la précédente chronique de la favela, est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio.

31 octobre 2011

Chroniques de la favela : Davi

« Davi est le nom de notre personnage, qui vit aujourd’hui dans le grand Vitória et que sa famille a réussi à sortir du monde des drogues.

Quand j’ai connu Davi à Vila Velha, un garçon ordinaire, un coiffeur qui parlait doucement, bosseur, supporteur du Vasco da Gama, jamais je n’aurais imaginé que je raconterais un jour son histoire, cette histoire.

Chaque fois que je me rendais au siège du syndicat, je passais par le salon Da Silva, sur la place Duque de Caxias, et plaisantais là quelques instants avec tous les clients, que je connaissais tous de près ou de loin. Le salon était toujours plein à l’époque où tous les services administratifs étaient regroupés dans le centre de la ville. C’était là que se retrouvaient tous les cadors pour boire un café, se faire couper les cheveux, donner leurs chaussures à cirer. C’était un salon exclusivement masculin, comme il l’est encore aujourd’hui.

Mais venons en à Davi, qui m’avais toujours dit qu’il avait habité à Rio, qu’il était supporteur du Vasco, mais qu’il ne ressentait aucune saudade de la ville qui se prétendait merveilleuse, au point qu’il se sentait un vrai Capixaba.

Un soir, alors que je rentrais chez moi dans un bus bondé et que les rues étaient embouteillées, et que j’approchais de ma destination, a commencé un échange de tirs nourris dans le complexo do Alemão. Alors que les balles fusaient dans le ciel, la trouille d’en prendre une perdue et, avec elle, le silence se sont installés dans le bus. Un vieux assis à côté de moi m’a demandé l’heure et j’ai tout de suite vu, en lui répondant, qu’il tenait une Bible entre les mains et qu’il priait, mais, surtout, que son visage me rappelait quelqu’un. Pour entamer la conversation, je lui ai demandé s’il connaissait l’Espírito Santo. Je ne sais pas si c’était la peur, mais il m’a fait signe que non, si bien que je lui ai dit qu’il me rappelait un garçon que j’avais connu, qui travaillait dans un salon de coiffure de Vila Velha. Il a fait mine de ne pas comprendre e a baissé la tête, avant de la relever et de me demander si je connaissais le nom de ce garçon. Je lui ai dit que oui et j’ai avancé le nom de Davi. L’homme m’a dévisagé et m’a demandé si j’étais de la police, je lui ai dit que non, que je travaillais au village olympique. Alors, les yeux emplis de larme, il m’a dit que son fils s’appelait Davi, qu’il était coiffeur et travaillait à Vila Velha. J’ai ajouté que Davi avait un fils et qu’il était marié, qu’il habitait à Cariacica dans la banlieue de Vitória et il m’a répondu que c’était bien lui. Il est resté silencieux pendant quelques instants, puis m’a demandé ce que je faisais au village olympique. Je lui ai dit que j’entraînais les gamins, il m’a souri et a ajouté que son petit-fils s’entraînait là, sans doute avec moi. Puis il a parlé des coups de feu qui l’effrayaient, mais qu’il approchait de chez lui et il a voulu savoir où j’habitais. Je lui ai donné comme point de repère l’église évangélique. Il m’a dit qu’il était comme de juste le pasteur de cette église et qu’il aimerait beaucoup me parler de Davi. Il a alors proposé d’accompagner son petit-fils au village olympique le lendemain et de m’y rencontrer. Quand nous sommes descendus du bus ensemble, les tirs n’ont fait que redoubler et il a lâché, d’un air désabusé, qu’il aimerait bien s’installer dans l’Espírito Santo. Je lui ai souri et lui ai répondu que là-bas non plus la vie n’était pas facile. Arrivé chez moi, j’ai allumé la télévision pour connaître le motif de ces échanges de coups de feu, puisque je croyais le complexo do Alemão pacifié depuis que l’armée occupait les lieux. Je n’ai pas attendu très longtemps l’explication : l’armée venait de décider de rester un an de plus, ce qui n’avait pas plu aux trafiquants qui se trouvaient encore là. 

Le lendemain, quand je suis arrivé au village, j’ai trouvé Luizinho déjà là. Né dans l’intérieur de la Paraíba, il était venu travaillé à Rio à la recherche d’une vie meilleure. Puis il avait fait venir sa femme et ils avaient eu deux enfants. Il m’a présenté son petit-fils et quand il a commencé à me raconter que Davi avait été trafiquant, j’en serais tombé sur le cul si je n’avais pas été assis. Luizinho était arrivé à Rio, avait fait tous les petits boulots possibles, faute d’avoir pu étudier, avait travaillé dur et s’était installé sur une des collines du complexe, où étaient nés et avaient grandi ses enfants. De consommateur de drogues, Davi était monté dans la hiérarchie jusqu’à devenir le numéro deux du gang et gérant d’un point de vente clandestin.

Luizinho faisant déjà partie de l’Église et sa femme étant malade, ils ont décidé de tout faire pour sauver Davi, ils sont allés prier et ont demandé à Dieu qu’il change de vie. Mais Davi n’a rien voulu savoir et c’est seulement quand ils ont déménagé du complexe pour une autre favela et qu’ils ont continué à prier, qu’ils ont réussi à le décider à venir à l’église, difficilement, si difficilement que sa femme ne l’a pas supporté et a fini par mourir. Luizinho avait alors pensé que son fils péterait les plombs et tirerait dans le tas, mais, non, Davi lui a simplement demandé de l’aider à partir. Luizinho a décidé de l’envoyer dans la Paraíba, ils ont acheté un billet pour Vitória car de là un pasteur capixaba lui trouverait une place dans une voiture qui partirait pour João Pessoa. Finalement ce pasteur est entré dans sa vie, le voyage en voiture ne s’est jamais présenté, Davi a d’abord accepté de nettoyer l’église, si bien que le pasteur a décidé de lui donner un coup de main et lui a payé un cours pour devenir coiffeur. Ça s’est bien passé et il a commencé à couper les cheveux gratis à l’église jusqu’au jour où il a été invité par Alberto, le gérant du salon Da Silva, à travailler pour lui, cela faisait maintenant plus de dix ans.

Davi s’est marié, a eu un fils, s’est acheté une maison à Cariacica et une voiture, avec laquelle il est déjà venu à Rio, avec sa famille. Quant à moi qui ai connu Davi avant de rencontrer son père, comment aurais-je pu imaginer que ce garçon si tranquille, si simple et bien élevé avait été un trafiquant, peut-être un assassin ? Mais Luizinho m’a garanti qu’il n’avait jamais tué personne. 

Davi travaille toujours au salon Da Silva, au rez-de-chaussée d’un immeuble sur la place Duque de Caxias, riant rarement, écoutant tout, loin du monde où il avait vécu. Si par hasard vous rencontrez Davi, vous ne croirez peut-être pas à cette histoire, mais n’oubliez jamais que les voyous ont des visages tout à fait ordinaires. Je ne suis sûr de rien, mais il me semble qu’à l’école de la vie Davi a appris la meilleure leçon qu’il pouvait en tirer. »

* * *

Ce texte est la transcription d’un récit qui m’a été transmis par un habitant d’une favela de Rio. Les noms des personnages et des lieux ont été modifiés afin de préserver la sécurité des personnes concernées.
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