23 septembre 2019

Ligne d'horizon

Lorsque j’ai rencontré Bertrand Tavernier, nous avons aussitôt parlé de la mort. Je ne savais pas que celui qui venait de s’asseoir avec précaution à ma droite était Bertrand Tavernier.
Oh, bien sûr, nous avons parlé d’elle sans la nommer. Nous avons tourné autour. Un sourire éclairait légèrement nos visages, mais, surtout, il réchauffait nos cœurs. Comme un bon vin et un bon plat qui ont le don de nous satisfaire. Nous avons parlé d’elle en l’approchant avec moult circonvolutions. Rondeurs d’expression, rondeurs dans les bouches qui s’exprimaient. Il n’y a rien de plus savoureux que de gloser sur la mort avec gourmandise. Nous partagions une conviction : nous n’étions pas pressés de la rencontrer. Et nous savions que sa patience serait récompensée, car elle savait qu’elle finirait par nous rencontrer. Qu’elle serait notre ultime consolatrice. Qu’elle nous libérerait de nos douleurs, de nos souffrances, de notre ennui.
Difficile de s’ennuyer avec Sorj Chalandon, venu présenter son dernier ouvrage : Une joie féroce. Sorj s’est approché d’une personne au premier rang. Bertrand m’a demandé de qui il s’agissait. Je lui ai rappelé Charles Piaget, le leader des LIP lorsque cette entreprise était devenue le symbole d’une alternative possible au capitalisme tristement ordinaire. Et avant de parler de son livre, Sorj n’a pas manqué de faire applaudir Charles Piaget. En ajoutant ceci : « nous avons perdu ce combat, mais nous ne nous sommes pas trompés. » Applaudissement chaleureux.
Bertrand m’a raconté une anecdote dans laquelle s’exprimait une certaine fierté. La première fois qu’il avait rencontré Sorj, il lui avait placé une colle : pourquoi quand deux Irlandais se croisent, dressent-ils leur index vers le ciel ? Sorj, me dit-il, ignorait que cet index majuscule désignait l’initiale du mot Irlande. Toutefois, à son tour, Sorj avait collé Bertrand : pourquoi les femmes irlandaises serrent-elles leurs poings lorsqu’elles traversent la frontière qui sépare l’Eire de l’Ulster ? Bertrand ignorait que les Irlandaises n’ouvriraient leurs poings que le jour où l’Irlande serait réunifiée.
Bertrand aime gentiment se moquer. Il a voulu savoir si je regrettais le temps, celui des LIP, où je portais les cheveux longs. Je ne savais comment lui dire que cela m’était indifférent. Il a poussé un pion, il a associé ce besoin de porter les cheveux longs au besoin d’affirmer sa virilité. La question devenait piégeuse, car on avait généralement tendance à présenter les cheveux longs comme un signe de féminité. J’ai préféré botter en touche, j’ai évoqué mon prof de physique en terminale qui nous qualifiait, nous les rares cheveux longs de la classe, d’artistes capillaires.
Quand Sorj a commencé à parler de son dernier livre, celui qui aurait pu ne tourner qu’autour de la mort, il a expliqué pourquoi il a choisi de se mettre dans la peau de son épouse et que, pour cela, il a cherché la femme qui était en lui. Qu’en a pensé Bertrand ? Cela, je l’ignore. Les cheveux longs, la mort, la femme, nous étions au cœur de notre petit bavardage. Et Sorj a déroulé, avec sa truculence habituelle et la sincérité dont il ne saurait se départir, les enjeux de l’écriture de son roman, fondé sur la part la plus intime de son réel. Sorj aurait pu parler des heures, car, comme le dit Bertrand, c’est un bon client.

09 juillet 2019

Vanessa Paradis

J’ai rencontré Vanessa Paradis par hasard. Vanessa Paradis n’aimait pas Vanessa Paradis. Son filet de voix était, disait-elle, le résultat d’une intelligence artificielle appliquée à l’orthophonie. Quant à son jeu d’actrice, il ne lui inspirait que mépris, puisqu’elle se disait capable de jouer ô combien mieux la comédie. Elle ajoutait qu’elle, contrairement à son homonyme, ne cessait de jouer la comédie chaque jour que le bon dieu et le mauvais diable faisaient. Et ce dans la vraie vie.
J’ai regardé Vanessa Paradis avec circonspection. Se moquait-elle de moi ? Elle m’a souri et elle a cru bon me préciser qu’elle était la vraie Vanessa Paradis, que l’autre n’était qu’un personnage de fiction, qu’on n’entendait qu’à la radio et qu’on ne voyait que sur les écrans de télévision et de cinéma.
Sur ce dernier point, je ne pouvais être que d’accord. Et d’ailleurs l’autre ne me disait pas grand-chose. J’avais certes déjà entendu Joe le taxi, mais je n’avais jamais vraiment écouté le texte de cette chanson. Joe le taxi était un personnage de fiction auquel faisait allusion une chanteuse de fiction. Quant à l’actrice, j’avais du mal à faire venir son image d’un recoin de ma mémoire. J’avais en tête deux ou trois attributs : une fille mince, presque anorexique, des cheveux blondasses, peut-être des yeux perdus dans le vague.
Tandis que la Vanessa Paradis qui me faisait face, c’était autre chose. Sa chevelure rousse de feu, son regard mutin, ses formes généreuses, tout cela me parlait. Me troublait. Je l’écoutais avec plaisir me raconter des histoires à dormir debout. Mais qu’importait ! J’étais sous le charme. D’ailleurs elle m’avait prévenu, elle jouait la comédie chaque seconde de sa vie. Je pouvais bien sourire à ses récits faits de bric et de broc, je ne demandais que ça.
Je n’avais pas à parler de moi, elle faisait la conversation. Son dernier voyage au Mexique n’aurait rien eu à envier d’un épisode de Game of Thrones. Carrément. Les Toltèques et leur civilisation des plus avancées se substituaient aux barbares du Moyen-Âge européen. Et Vanessa avait accompli là une sorte de voyage dans l’espace-temps dont j’avais toujours rêvé. Vanessa s’était laissé séduire par l’héritier fauché d’une dynastie amérindienne qu’elle avait suivi au cœur de la jungle, elle avait pris place dans un avion sans aile qui s’était posé en catastrophe sur un fleuve comme un vulgaire Boeing sur la rivière Hudson, elle avait été enlevée par le nègre d’un auteur mexicain à succès, elle s’était enfuie en lui faisant croire qu’elle pourrait devenir sa traductrice, j’en passe et de toutes les couleurs et textures. Bref, Vanessa Paradis, c’était l’incarnation d’une femme que j’avais toujours rêvé de connaître sans jamais me l’avouer : intelligente, jolie, imaginative, sensuelle, voire provocante.
J’ai sursauté quand la serveuse est venue poser sur notre table notre troisième spritz. Ou quatrième, allez savoir. J’ai fixé Vanessa Paradis d’une façon nouvelle, un peu décalée. Comme si je sortais d’un rêve à dormir debout et revenais à la réalité. Elle m’a souri de son sourire très spécial, un peu badin, un peu coquin. Et elle a voulu connaître mes intentions. Mes intentions ? J’ai failli sursauter une nouvelle fois. Vanessa Paradis a levé les yeux au ciel. Et elle m’a sorti que j’avais l’air con.

30 mai 2019

Made in France

J’étais seul et je sirotais un cappuccino en terrasse. Je ne pensais à rien, comme souvent, si toutefois penser à rien signifie qu’on ne pense vraiment à rien. Une voix m’a tiré de mon vide intérieur, c’est-à-dire de la pauvreté de ma pensée faite de silences où flottaient des scories éparpillées. Maintenant que j’écris ça, je ne suis pas mécontent de ma trouvaille, qui me semble décrire d’une façon plutôt juste mon état d’esprit ce jour-là.
La voix de mon voisin, aigrelette et, malgré sa maigre musique, arrogante, m’a demandé ce que je buvais. J’ai regardé l’inconnu : un type ordinaire, ni jeune ni vieux, ni petit ni grand – mais il faut se méfier des gens assis – ni beau ni moche – mais sur ce point je ne suis pas un expert, rapport à mon intérêt quasi exclusif pour la gent féminine.
J’ai répondu, en le fixant droit dans les yeux, que je buvais un cappuccino. Il m’a demandé pourquoi je ne buvais pas un café bien français. L’inconnu commençait à me les casser. Je lui ai rétorqué que j’ignorais ce qu’il appelait un café français, vu que la France, à ma connaissance, ne produisait pas de café. Il a souri d’un sourire que j’ai senti supérieur et m’a éclairé sur mon ignorance. Un café français était un café torréfié en France, emballé en France et d’une marque française. J’ai eu envie de hausser les épaules, mais je n’ai pas osé, allez savoir pourquoi. J’ai tout de même tenté une diversion en lui faisant remarquer que, malgré mon mauvais choix de café, j’aurais pu être assis dans un Starbucks.
Nous étions en effet chez Poulaillon. Presque du Poulidor. Bref du Poupou. On ne pouvait faire plus français que Poupou. Le goût des deuxièmes places. Une modestie bien française. Il m’a cité Anquetil, Fignon, Hinault, j’en passe et des moins connus. Comme il semblait féru en matière vélocipédique, j’ai cru bon lui confier que j’avais pratiqué le cyclisme et que dans ma jeunesse, certes lointaine, j’avais rêvé de devenir professionnel. Il m’a toisé comme s’il me défiait, l’air de dire que je n’avais pas la carrure nécessaire, et puis il m’a lâché qu’il détestait le sport, mis à part le football. Peut-être voulait-il m’impressionner en se faisant passer pour un intello. Je m’attendais à ce qu’il me demande quel était mon philosophe préféré – j’étais prêt à lui dégainer du Nietzsche – quand il m’a demandé quelle était la marque de ma voiture.
Toyota, m’a-t-il répondu, vous n’avez pas honte ? Je croyais disposer d’un argument : ma voiture avait été assemblée à Valenciennes, grâce à M. Borloo. Toyota, prétendit-il, ça ne vaut rien, c’est comme Volkswagen, il n’y avait rien de mieux que Peugeot qui, c’était important, était franc-comtois.
La conversation s’est enlisée. Pourquoi ne me suis-je pas levé en les plantant là, lui et son café français ? Il a voulu savoir si j’avais voté pour des Patriotes aux européennes, ou tout au moins pour Dupont-Aignan, un vrai Français, ou Jordan Bardella, certes un Français de deuxième catégorie, mais un fidèle lieutenant de Marine Le Pen. Rien que pour le titiller, j’ai prétendu avoir voté pour le parti animaliste, croyant le perdre un peu. Mais il savait parfaitement ce qu’était le parti animaliste. Il m’a fait tout un laïus sur le risque que je prenais à ne pas manger de viande, sur les carences qui devaient me miner de l’intérieur, sans compter la perte de virilité qui devait affecter ma libido. J’ai commencé à le trouver sympathique. Tenir pareil discours, aussi ridicule que dénué de tout fondement, rassérénait mon for intérieur. Après tout, je me sentais supérieur à lui, malgré l’arrogance qui exsudait de cet inconnu. Je lui ai décoché quelques flèches : j’étais juif et néanmoins bouddhiste, j’avais longtemps milité dans un groupuscule internationaliste d’extrême-gauche, j’étais fan du Real Madrid, j’étais marié à une Brésilienne, j’avais cinq enfants éparpillés sur les cinq continents, cinq enfants que j’avais conçus avec cinq femmes de cinq races différentes. Sur ce dernier point j’avais exagéré parce que, en vérité, je n’avais que quatre enfants, le cinquième étant mort en couches. Mais je n’avais plus rien à faire de la vérité, je tenais une sorte de revanche, même si elle n’était en grande partie qu’exagérée. Une vérité exagérée, en somme, mais ma vérité.
L’inconnu s’est levé, il était plus petit que j’avais imaginé. Et il s’est présenté : Detlef Müller, il ne vivait en France que depuis six ans, il était ostéopathe, s’était formé dans son pays d’origine, la Roumanie, mais il aimait la France depuis toujours, il avait été un fidèle supporter des Bleus, depuis Zidane et jusqu’à Mbappé, il aimait la France et était prêt à mourir pour elle, il était marié avec une Marocaine prénommée Malika – véritablement une Reine – qu’il avait rencontrée trop tard pour envisager de lui faire des enfants.
Puis il s’est rassis et a commandé à Clémentine, la jolie serveuse de Poulaillon, deux expressos.

08 mai 2019

Une rencontre du troisième type avec un type incertain

Malgré sa taille, je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Un grand échalas de plus de deux mètres, à coup sûr. Peut-être deux mètres dix. Un énergumène bien maigre mais droit, interminable, mal habillé, ou plutôt habillé de peu, rapport sans doute à sa haute pauvreté.
Je l’ai remarqué quand il a ouvert sa grande gueule et qu’il a commencé à parler aussi haut que son squelette, haut et fort. Il a d’abord dit qu’il en avait marre de se les geler. Et il était vrai que ça caillait en ce jour de printemps à gueule d’hiver. De la pluie, du froid, de la grisaille, tout pour donner envie de rester enfermé dans le coin le plus chaud de la maison, de se calfeutrer, de se glisser sous la couette.
Il a entamé un long discours, il a maudit les hommes politiques qui annonçaient un soi-disant réchauffement climatique, la disparition de millions d’animaux, la fin du monde. Il les a traités de débiles, de putains de menteurs, de fils de putes, de bachi-bouzouks de deuxième catégorie. Il a maudit l’oiseau qui venait de lui chier dessus et a souhaité que les oiseaux sortent du paysage, qu’ils disparaissent de la surface de la Terre et des airs qui l’enveloppent. Il a maugréé que la Terre était faite pour les hommes et eux seuls, que c’était Dieu qui l’avait voulu. Il fallait en finir avec les oiseaux qui ne se mangeaient pas, avec les abeilles qui piquaient et les mouches à merde et les moustiques qui démangeaient. Il fallait exterminer toutes ces races inférieures qui nous gâchaient la vie, les chiens qui mordaient, les chats noirs qui portaient malheur, les lions qui bouffaient n’importe quoi, les grands singes qui nous imitaient pour se foutre de notre gueule, les baleines et les éléphants qui nous faisaient la morale à la télévision. Toute la création ou presque y passait. On pouvait à la limite sauver les vaches et les poulets, les moutons et les bufflonnes, les chameaux et les autruches et quelques autres à condition qu’on puisse les manger, qu’on diminue le prix de leurs viandes et de leurs laits et de leurs fromages.
Je l’écoutais avec attention, me demandant s’il n’allait pas ajouter à sa liste d’extermination les juifs et les nègres, quand il m’a remarqué à son tour. Il m’a jeté un œil haineux et a craché devant lui. Peut-être me faisais-je des idées, peut-être ne me détestait-il pas. Peut-être aurait-il même accepté de déjeuner avec moi et de partager une bonne et belle côte de bœuf saupoudrée de fleur de sel.
Il s’est approché de moi et m’a fixé. Et, sans me laisser le temps de frissonner de froid et de peur, il m’a demandé ce que j’en pensais. Ce que j’en pensais ? Nom de dieu, je ne savais plus quoi penser. J’ai juste réussi à lui confirmer que notre présidente était une grosse feignasse, qui voulait nous culpabiliser chaque fois qu’on mangeait à contrecœur une cuisse de poulet alors que, j’en étais sûr, elle se bâfrait de magrets d’autruche et de suprêmes de zébus. Il m’a regardé bizarrement, comme si j’avais dit des conneries. Et le fait est que j’avais dit des conneries, que j’avais confondu les autruches avec les canards et les zébus avec les poulets. Il m’a dit qu’il lui aurait chié dessus s’il avait pu, il parlait de la présidente. Il ne parlait sans doute pas de moi, à moins qu’il m’ait pris pour une femme, rapport à mon maquillage. Il s’est approché et m’a dit qu’il me cracherait bien dessus, pour qu’avec sa bave je puisse effacer mon rouge à lèvre et mon fond de teint. Je n’avais pas le temps de lui expliquer que je m’étais peinturluré rapport au carnaval. J’ai tourné les talons et j’ai commencé à m’éloigner. Mais il m’a rattrapé et a saisi ma jupe en papier crépon. Il ne me restait plus qu’à prendre mes jambes à mon cou.
Je n’ai pas demandé mon reste.


27 avril 2019

Enfin mourir pour en finir

Il est des jours où l’on se demande pourquoi vivre un jour de plus. A quoi bon souffrir encore et toujours, puisqu’il semble que la santé ne va pas s’améliorer, que les ressources matérielles s’amenuisent mois après mois, que le monde s’enlaidit et s’appauvrit chaque jour un peu plus, que la société semble incapable de se projeter dans un futur meilleur.
On voudrait pouvoir décider de l’instant où franchir la porte derrière laquelle il n’y a plus rien. Pouvoir mettre la main sur la poignée et, sans souffrance, ouvrir la porte et faire le dernier petit pas. On laisserait une lettre d’adieu aux proches, à la compagne et aux enfants, aux amis, aux copains. Ou pas. On s’en irait le cœur léger.
Ce jour est-il venu ? Pour ce qui me concerne, soyons honnête, j’hésite encore, même si de plus en plus souvent l’idée de sauter dans le vide absolu me travaille en toute lucidité. Mais si je ne suis pas encore passé à l’acte, je garde la main sur la poignée. De temps en temps, malgré tout, malgré la ruine qui me ronge et ronge le monde dans lequel je vis encore un peu, il m’arrive de me retourner vers la fenêtre où entre un rayon de soleil aguichant, il m’arrive alors de lâcher la poignée, de m’habiller pour sortir et de flâner par les rues et les places que j’aime. Il m’arrive encore de jouir de la beauté d’un arbre, de la beauté des quais, de suivre des yeux l’eau qui s’écoule vers la Méditerranée. Il m’arrive de prendre une photo pour saisir une image qui m’aura inspiré et redonné un peu d’énergie. Il m’arrive de rencontrer un copain, de discuter un peu, de partager un verre et un plat. Il m’arrive d’oublier un moment que demain ne chantera pas.
Mais je le sais, cela ne durera pas longtemps. Viendra très vite l’instant où la volonté de mourir enfin pour en finir, cette volonté tranquille vaincra toute illusion, tout espoir inutile. Je partirai le cœur léger, la tête vide, le corps soulagé.

26 janvier 2019

Nous passons

Ordinairement il y a dilution par l'éphémère, des taches de couleur, pas de forme autrement que vague, du bruit, aucun signal, nous passons, rien de particulier, rien à signaler, rien qui se signale, une simple superposition de trames, l'agitation brownienne d'une foule de points, une masse qui ne parvient pas à faire océan, pas même une flaque luisante sous le soleil, l'aridité d'un désert surpeuplé, nous passons, le foisonnement de trous, la matière qui s'éparpille, se désagrège, une compacité paradoxale, une solitude hallucinée, une opacité transparente, la naissance et la mort et la naissance et la mort et... indéfiniment, un proche horizon, nous passons, une globale imprécision, une monotonie bigarrée plus sournoise encore qu'un mur de brouillard, le triomphe du non-sens au sens propre de cette expression, l'intuition d'une réalité de la théorie de la relativité appliquée à la myopie, nous passons, une continue dérive des sens qui va s'accélérant, l'absence d'accident, l'ordinaire organisation humaine en mouvement, hommes simulant le travail, paysages corrompus, désirs inachevés, une eau qui dort derrière l'apparence des courants incessants, flux et reflux confondus, l'assimilation brutale et imperceptible pourtant des éléments exogènes, leur digestion instantanée, leur excrétion aussi, nous passons, la logique du flou commande l'incertain, une totale incapacité à imprégner les mémoires, lumineux ou noir importe peu, une fuite en avant, la fuite du temps, nous passons, le champ diffus d'un certain magnétisme, dilution par l'éphémère, nous passons trop vite...

06 janvier 2019

Les faux appétits

   La faim malmène la géographie digestive, la salive se charge d’une saveur propre, le goût de l’air du temps, une goutte d’éther lent,
   le vide se nourrit de la chaleur d’une main posée sur le ventre, le passage du flux de l’autre vie, le pressentiment de l’autre mort, l’arrêt sur une image,
   le désir s’attarde sur une ride, une seule, au bord d’une lèvre écarlate, une vallée profonde et peut-être pleine de la promesse d’un retour au lait, la morsure d’un souvenir au ralenti, le vertige d’une litanie de seins et de reins, le fleuve et la foule emmêlés, la répétition à l’infini d’un geste tranquillisant du corps vers le rêve et l’absolu, l’éternelle trahison que sont les faux abandons, les faux abandons, les faux-semblants, les faux appétits.



07 décembre 2018

Parler français rend crétin

Je me marre. Un journaliste wallon s’est enhardi en Flandres afin d’interroger la population locale sur l’absence de gilets jaunes chez eux contrairement à la Wallonie. L’une des personnes interrogées a eu cette réponse surprenante : « Parler français rend crétin ». Sur le coup je me suis marré, mais je me suis demandé la raison de cette étrange réponse. Un linguiste, croisé sur Twitter, m’a apporté quelques éléments. La plupart des langues possèdent des articulations inter-dentales inconnues du français. De même, les voyelles du français ne contiennent que des monophtongues, alors que les voyelles de la plupart des langues contiennent des diphtongues (voyelles à double timbre). Impressionné par tant de science, j’ai fini par comprendre la difficulté que nous éprouvons à parler d’autres langues, pauvres Français que nous sommes. Mais cela va bien plus profond encore. Non seulement acquérir une autre langue constitue pour nous une souffrance, mais l’étroitesse du spectre phonétique français nous handicape dans la plupart des domaines de la connaissance. D’où la justification de la remarque de notre ami flamand. Et dire que je croyais que la langue française était la plus belle des langues, comme mon père, mes professeurs et même des locuteurs télévisuels me l’ont inculqué tout au long de ma vie, de la même façon qu’on gave les oies et les canards. Le caneton que je suis est triste, sinon désespéré. Et, surtout, je ne me marre plus.

16 septembre 2018

Lettre ouverte à M. Jean-Louis Fousseret, maire de Besançon



Monsieur le Maire,

Tout d’abord, permettez-moi, Monsieur le Maire, de vous féliciter et vous remercier pour l’éclatant succès du festival Livres dans la boucle, que vous et vos équipes ont rendu possible grâce à votre engagement au service de la culture.

Toutefois, laissez-moi vous signaler le besoin, en vue de la prochaine édition que mon épouse et moi attendons déjà, d’apporter quelques améliorations. En premier lieu, il s’agit, et c’est une absolue nécessité, de rechercher une meilleure adéquation entre les désirs des participants, auteurs et lecteurs, et la capacité d’accueil des différentes salles où sont organisées les conférences. A titre d’exemple, je tiens à faire remarquer qu’il est inadmissible qu’une présentation du travail du président du festival – cette année, Philippe Claudel – ait lieu dans la minuscule salle de la maison natale de Victor Hugo. Comment ne pas s’indigner quand 500 personnes se présentent et que seules 60 d’entre elles peuvent entrer ! Certes, intervenir sous les mânes de notre grand ancêtre, Victor Hugo, constitue sans nul doute un honneur, mais il est insupportable de laisser sur le carreau autant de lecteurs et spectateurs frustrés. N’y a-t-il pas le moyen d’utiliser d’autres salles, telles que le Kursaal et le Petit Kursaal, voire des amphithéâtres des quelques facultés sises dans la boucle ? Ou d’autres espaces encore dont j’ignore peut-être l’existence ?

A cet égard, l’utilisation cette année de l’auditorium du Conservatoire à la Cité des arts s’est révélée être une heureuse initiative. Sur ce dernier point, je dois malgré tout vous signaler un très regrettable incident. Le vendredi, alors qu’avant le début, à 18h, du remarquable concert d’Eric Tanguy en présence de Michel Onfray, nous tentions d’obtenir auprès de l’accueil des informations quant au moyen d’obtenir des places pour la lecture des extraits du dernier roman de Philippe Claudel par l’auteur et la comédienne de grand talent Clotilde Courau, lecture se déroulant dans le même auditorium à 20h30, il nous a été répondu que l’on ne devait pas mélanger, je cite, les torchons et les serviettes, compte tenu que ces dames et messieurs de l’accueil ne travaillaient que pour la musique. Qui étaient respectivement les torchons et les serviettes, je l’ignore et je ne veux pas le savoir. J’ajouterai que, ayant eu, pour les besoins de mon travail, à me rendre dans une cinquantaine de pays, il n’y a malheureusement qu’en France qu’on s’entend répondre pareilles âneries… Si cela n’avait déçu que moi, cela ne serait rien, mais j’ai eu l’occasion ce soir-là d’entendre les mêmes récriminations de la part de nombreux candidats spectateurs, dont des Suisses et aussi un visiteur belge.

Je ne doute pas, Monsieur le Maire, que vous saurez trouver d’ici septembre 2019 des réponses satisfaisantes aux impératifs qu’exige un si bel événement que les Livres dans la boucle.

Par avance, je vous remercie pour les efforts que, je le sais, vous et vos équipes ne manqueront pas d’entreprendre pour porter encore plus haut le succès du festival, et vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, mes salutations distinguées.

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